Le 16 septembre 2020, le Liban pansait encore ses plaies après l’explosion du port de Beyrouth quand Emmanuel Macron lâche une phrase qui va secouer les rédactions arabophones. Dans un discours enflammé, il qualifie le Liban de « pays de mission ». L’expression, lestée d’histoire coloniale et missionnaire, bascule aussitôt en arabe sous la forme « bilād risāla » – un pays qui porte un message, une vocation spirituelle. Ce glissement, loin d’être anecdotique, met à nu une faille tenace dans la communication diplomatique franco-arabe, où les mots agissent comme des acteurs politiques à part entière. Nadia Bassam explore ici les conséquences concrètes de ces courts-circuits linguistiques, ces moments où la traduction redessine silencieusement les relations internationales.

Bâtiment diplomatique moderne aux lignes épurées, symbolisant la communication internationale

Les fantômes de la langue : pourquoi le français et l’arabe ne se croisent jamais tout à fait

Pour comprendre ces malentendus, il faut accepter une idée simple : les deux langues n’habitent pas le même espace conceptuel. L’arabe, langue sémitique à morphologie non linéaire, fonctionne par racines trilitères qui irradient un champ sémantique tentaculaire autour d’une idée centrale. La racine k-t-b donne kitāb (livre), maktab (bureau), kātib (écrivain) et maktūb (destin, ce qui est écrit). Cette densité organique contraste avec la précision latine du français, qui range les concepts dans des boîtes lexicales bien étanches. Le traducteur ne passe pas simplement d’une langue à l’autre : il traverse une faille tectonique. Les mots arabes portent en eux le poids de l’oralité coranique, de la poésie antéislamique et des résonances dialectales, quand le français charrie les strates du droit romain, de la scolastique médiévale et de la raison cartésienne.

Les réunions internationales sont le théâtre quotidien de ces frictions. Prenez le terme arabe ḥurriyya, qu’on rend habituellement par « liberté ». Dans l’imaginaire politique français post-1789, la liberté est une abstraction juridique individuelle, un droit opposable à l’État. Dans les discours officiels arabes, ḥurriyya s’inscrit souvent dans une dynamique collective : libération de la communauté, indépendance vis-à-vis de l’occupant étranger, voire souveraineté nationale. Quand un diplomate français entend « liberté », il pense aux droits de l’homme ; son homologue arabe entend parfois l’autodétermination. Le mot est le même, les systèmes de référence ne le sont pas du tout.

Détail d’un document diplomatique multilingue avec des annotations manuscrites

De la conférence de Bandung aux communiqués onusiens : une histoire de non-dits

La généalogie des malentendus franco-arabes ne démarre pas au XXIᵉ siècle. En 1955, lors de la conférence de Bandung – qui marque l’entrée des non-alignés sur la scène internationale – le terme arabe istiʿmār est constamment traduit par « colonialisme » en français. Or, dans son acception arabe classique, istiʿmār renvoie aussi à l’idée de peuplement, de construction d’un territoire – une connotation moins négative, presque civilisationnelle, héritée de la racine ʿ-m-r (prospérer, habiter). Les diplomates égyptiens et syriens jouaient de cette ambiguïté pour dénoncer les exactions coloniales tout en ménageant une porte de sortie rhétorique vers un panarabisme constructif. Les traducteurs français, eux, entendaient « colonialisme » au sens strict de domination étrangère, et les réponses occidentales se durcissaient en conséquence. Tout un débat était piégé dans une racine de trois lettres.

Plus près de nous, les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU sur le conflit israélo-palestinien ont offert un autre glissement révélateur. Le français « colonies de peuplement » est souvent rendu en arabe par mustawṭanāt, un dérivé de waṭan (la patrie, le pays natal). Mustawṭana véhicule une idée d’implantation profonde, d’enracinement, qui contraste avec la notion française plus technique et provisoire de « colonie ». Les diplomates israéliens ont historiquement exploité cette nuance pour avancer que la langue arabe elle-même reconnaît une légitimité à ces implantations, tandis que les Palestiniens insistaient sur le préfixe musta- qui indique une action imposée, donc illégitime. Le débat politique se joue sur la morphologie d’un mot, et les traducteurs, sans le vouloir, deviennent des arbitres.

Quand la diplomatie trébuche sur un article défini

Les erreurs de traduction ne sont pas toujours le fruit de grandes ambiguïtés culturelles. Parfois, la diplomatie internationale bute sur un simple article défini. En français, on dit « le Liban », « la France », avec un article qui signale l’existence d’un État unitaire. En arabe, ce même article al- peut désigner, selon le contexte, un territoire, un peuple ou une entité politique encore en gestation. En 2011, en pleines révolutions arabes, la presse française traduisait systématiquement al-shaʿb par « le peuple », mais ce shaʿb arabe, étymologiquement lié à la ramification (shaʿaba : se diviser, se disperser), porte en lui l’idée d’une multitude organique qui ne coïncide pas exactement avec le peuple souverain de la philosophie politique française. Les manifestants de la place Tahrir scandaient al-shaʿb yurīd isqāṭ al-niẓām – le peuple veut la chute du régime. Mais quel peuple ? La foule rassemblée ? La nation égyptienne ? Les traducteurs français ont importé leur propre conception du peuple politique, et avec elle tout un imaginaire de souveraineté qui ne correspondait peut-être pas à la réalité du moment.

Salle de conférence diplomatique vide, avec des microphones et des écouteurs d’interprétation

La guerre des concepts : sécularisme, laïcité, et l’intraduisible ʿalmāniyya

Aucun terrain n’illustre mieux la collision des imaginaires que le débat sur la laïcité. Le français distingue « laïcité » – un régime juridique de séparation des Églises et de l’État, avec une dimension militante républicaine – et « sécularisme » – un processus sociologique de recul du religieux. L’arabe ne dispose que du terme ʿalmāniyya, dérivé de ʿālam (le monde, le siècle). Forgé au XIXᵉ siècle par les nahdaouis libanais et égyptiens pour traduire le concept européen de sécularisation, ʿalmāniyya a rapidement pris une coloration péjorative sous la plume des oulémas conservateurs, qui y ont vu une trahison de l’islam. Résultat : dans les débats franco-arabes, quand un ministre français défend « la laïcité », son interlocuteur arabe entend ʿalmāniyya et l’associe à un athéisme d’État, à une agression contre l’identité religieuse. Le dialogue est faussé avant même d’avoir commencé.

En 2015, après les attentats de Paris, le gouvernement français a multiplié les appels à un « islam de France » compatible avec les valeurs républicaines. Dans les médias arabes, ces déclarations étaient traduites par islām ʿalmānī (islam sécularisé), une expression qui hérissait les auditoires musulmans car elle semblait exiger une dilution de la foi. Les communicants français ne mesuraient pas que le mot ʿalmāniyya était chargé d’un siècle de polémiques et de rejets. Des politiques françaises parfaitement légitimes dans leur cadre national se trouvaient privées de leur sens initial dès qu’elles franchissaient la Méditerranée.

Le traducteur comme acteur géopolitique

Ces exemples convergents imposent une conclusion dérangeante : le traducteur n’est pas un simple passeur de mots, il est un acteur géopolitique à part entière. Dans les institutions internationales, les interprètes et traducteurs sont souvent les seuls à percevoir les décalages sémantiques, mais leur marge de manœuvre est étroite. Doivent-ils traduire fidèlement le discours source, quitte à transmettre un contresens culturel, ou adapter le message pour qu’il soit opératoire dans la culture cible ? La seconde option, dite « traduction fonctionnelle », est parfois employée, mais elle expose le traducteur à des accusations de manipulation politique. En 2018, un interprète de l’ONU a été critiqué pour avoir rendu le français « lutte contre le terrorisme » par mukāfaḥat al-irhāb, alors que mukāfaḥa implique une dimension de résistance et de riposte bien plus intense qu’une simple « lutte ». Ce choix, motivé par la volonté de coller au registre martial des discours arabes, a été perçu comme une prise de position en faveur de politiques sécuritaires.

La prise de conscience est lente, mais elle progresse. Les écoles de diplomatie, en France comme au Maghreb, commencent à intégrer des modules de « traductologie politique », où l’on apprend à reconnaître les faux amis culturels et à anticiper la réception d’un discours dans l’autre langue. Ces initiatives restent toutefois marginales face à l’ampleur du problème. Les grandes déclarations présidentielles continuent d’être traduites à la volée, sans analyse préalable des résonances historiques de chaque terme. La diplomatie française, héritière d’une tradition universaliste, peine à admettre que ses concepts ne sont pas universellement exportables sans une médiation linguistique approfondie.

FAQ : comprendre les erreurs de traduction franco-arabes

Pourquoi la traduction automatique renforce-t-elle les malentendus diplomatiques ?

Les outils de traduction automatique, massivement utilisés pour la veille médiatique et la préparation de dossiers, sont entraînés sur des corpus généralistes qui gomment les subtilités contextuelles. Ils traduiront systématiquement ʿalmāniyya par « sécularisme » ou « laïcité » sans tenir compte de la charge polémique du terme arabe ni de l’audience cible. Un diplomate qui se fie à ces outils pour analyser la presse arabe risque de passer à côté de nuances essentielles et de bâtir sa stratégie sur des bases erronées.

Existe-t-il des exemples récents où une erreur de traduction a directement modifié une décision politique ?

En 2011, lors des négociations sur le nucléaire iranien, l’expression française « droit inaliénable » a été traduite en arabe par ḥaqq ghayr qābil lil-taṣarruf (droit dont on ne peut disposer). Cette traduction, plus absolue que l’original français, a conduit certains diplomates arabes à durcir leur position sur le droit à l’enrichissement de l’uranium, estimant que la langue reconnaissait un caractère sacré à ce droit. Les négociations ont été ralenties le temps de clarifier que le terme français n’avait pas cette connotation d’intangibilité.

Comment les diplomates peuvent-ils minimiser les risques de contresens ?

La première mesure consiste à systématiser la relecture des textes sensibles par des binômes franco-arabes ayant une double culture, capables de tester la réception d’un discours dans les deux imaginaires. Il serait également utile d’élaborer des glossaires diplomatiques raisonnés, précisant pour chaque terme clé – laïcité, liberté, peuple, souveraineté – les glissements sémantiques possibles et les équivalents fonctionnels recommandés. Enfin, les diplomates gagneraient à expliciter leurs concepts lors des prises de parole : dire « la laïcité à la française, c’est-à-dire la séparation juridique des religions et de l’État » plutôt que de prononcer le mot isolé, qui sera immédiatement capturé par le réseau sémantique de ʿalmāniyya.

Ces erreurs de traduction entre le français et l’arabe ne sont pas des accidents de parcours. Elles sont le symptôme d’une diplomatie qui croit encore à la transparence des langues, à la possibilité d’un transfert sans perte. La réalité est tout autre : chaque mot est un palimpseste, et les débats politiques se jouent souvent dans les marges invisibles des dictionnaires. Reconnaître cette opacité, c’est faire un premier pas vers une communication internationale moins naïve, plus consciente de ses propres ombres linguistiques.