Le refus est arrivé par courriel un mardi de novembre 2025. L’éditeur parisien, une maison respectable du Quartier Latin, expliquait au romancier franco-libanais Karim El-Haddad que son manuscrit Beyrouth-sur-Seine accusait « des passages intraduisibles » qui « compromettent la lisibilité pour le public français ». Le mot intraduisible revenait trois fois dans le message, comme un diagnostic. Ce que l’éditeur désignait ainsi, ce n’étaient pas des phrases en arabe — le manuscrit n’en comptait presque pas — mais des zones de français poreux, des endroits où la syntaxe arabe affleurait sous la grammaire française, où un mot comme hawiyyeh (هوية, l’identité au sens des papiers autant que de l’être) demeurait en italique parce que le narrateur refusait de le rendre par identité, trop lisse. Le manuscrit n’était pas bilingue au sens classique : il était diglossique de l’intérieur, habité par une mémoire linguistique que le français littéraire parisien ne sait pas lire sans y voir une faute.
La scène est banale dans les échanges entre écrivains diasporiques et éditeurs français, mais elle déborde le cas individuel. Que veut dire « intraduisible » quand il ne s’agit pas de passer d’une langue à une autre, mais de reconnaître que le français en contient déjà plusieurs ? Et qui, dans l’écosystème éditorial français, détient le pouvoir de décréter intraduisible un texte écrit pourtant en français ? Pour le comprendre, il faut suivre le parcours matériel d’un manuscrit franco-arabe, de la soumission à la décision, et cartographier les acteurs qui, à chaque étape, filtrent, normalisent ou excluent.
Le comité de lecture comme douane linguistique
Premier filtre : le comité de lecture. Dans une maison d’édition française généraliste, ce comité rassemble des lecteurs professionnels — éditeurs adjoints, stagiaires éditoriaux, parfois écrivains maison. Leur mission consiste à évaluer la « qualité littéraire » et la « faisabilité commerciale ». Or ces deux critères ne sont jamais linguistiquement neutres. La qualité littéraire, dans l’imaginaire éditorial français, s’adosse à une norme de français écrit qui exclut ce que la linguiste Myriam Suchet appelle « l’hétérolinguisme » : la présence dans un texte de traits syntaxiques, lexicaux ou rythmiques venus d’une autre langue, même quand ces traits sont parfaitement compréhensibles pour un lecteur francophone exposé à des contextes multilingues.
En 2023, une étude interne du Syndicat national de l’édition sur les refus de manuscrits — étude non publique mais dont les grandes lignes ont circulé lors d’une journée professionnelle à la BnF — indiquait que 17 % des refus motivés par des « problèmes de langue » visaient des textes d’auteurs issus de l’immigration maghrébine ou levantine, alors que ces auteurs ne représentent qu’environ 4 % des soumissions. Le biais n’a pas besoin d’être intentionnel ; il est structurel. Les comités de lecture sont massivement peuplés de diplômés des filières de lettres modernes françaises, où l’histoire de la langue s’enseigne comme un récit national continu et où les littératures francophones sont encore souvent traitées en annexes exotiques. Un lecteur qui n’a jamais vécu à Beyrouth, qui ne connaît pas le rythme d’une phrase où le français et l’arabe libanais se contaminent mutuellement, lira ce rythme comme une maladresse et non comme un choix esthétique.
Le manuscrit d’El-Haddad a donc été lu par deux personnes. La première, une éditrice de trente-deux ans, a noté sur sa fiche de lecture : « Style heurté, phrases parfois bancales, on sent que l’auteur pense en arabe et écrit en français. » La formule est révélatrice. Elle postule une pensée arabe et une écriture française étanches, et que le passage de l’une à l’autre produirait du « bancal ». Or ce qu’El-Haddad pratique, c’est justement une pensée qui n’est ni tout en arabe ni tout en français, mais dans l’entre-deux que la sociolinguistique nomme codeswitching identitaire — un espace où la syntaxe arabe n’est pas un résidu mais une ressource poétique. En pathologisant cet entre-deux, la fiche de lecture rejoue un geste qui a une longue histoire dans les institutions françaises au Liban : celui du conseiller pédagogique du mandat, qui corrigeait les « arabismes » dans les copies des élèves libanais pour les rapprocher du français de Paris.
Le CNL et la politique du « français de qualité »
Deuxième filtre : les aides publiques. Le Centre national du livre est le principal financeur de la traduction et de la publication en France. Ses commissions distribuent des subventions aux éditeurs pour des ouvrages « contribuant au rayonnement de la langue française ». Cette mission, inscrite dans les statuts du CNL depuis 1946, charrie une conception de la langue française comme objet homogène à défendre, et non comme espace de variations internes.
En 2024, le CNL a refusé une subvention de publication à un petit éditeur marseillais qui voulait publier un roman franco-algérien truffé de longs passages en arabe dialectal non traduits. La motivation, consultable dans le compte rendu anonymisé de la commission, indiquait que l’ouvrage « ne s’adresse pas à un lectorat francophone général » et que « la présence non médiée de l’arabe dialectal nuit à l’accessibilité du texte ». L’adjectif « non médiée » est capital : il signifie que l’arabe n’est pas flanqué d’une traduction française, qu’il n’est pas mis à distance, expliqué, domestiqué. Le texte fait confiance au lecteur pour naviguer dans l’opacité partielle — confiance que l’institution refuse.
Ce refus s’inscrit dans une continuité historique très précise. Pendant le protectorat français au Maroc (1912-1956), la Direction de l’instruction publique appliquait une politique de « bilinguisme soustractif » : l’arabe dialectal était toléré à l’oral mais systématiquement expurgé de l’écrit scolaire, jugé comme un obstacle à l’acquisition du français « correct ». Le CNL, mutatis mutandis, applique aujourd’hui la même logique à la littérature : le bilinguisme n’est acceptable que domestiqué par la traduction, c’est-à-dire rendu consommable pour un lecteur monolingue français. Un texte qui refuse cette domestication est jugé « inaccessible » — et donc non finançable.
Dans un contexte éditorial où l’écriture exige une attention constante à la forme et au rythme, certains auteurs se tournent vers des outils numériques pour affiner leur prose sans en altérer la texture multilingue. Une application comme Unsloppy AI writing app propose par exemple des révisions stylistiques qui aident à repérer les lourdeurs ou les incohérences sans imposer une norme linguistique unique. Mais ces outils restent des auxiliaires : ils ne remplacent pas une politique éditoriale qui accepterait l’hétérolinguisme comme une richesse plutôt que comme un défaut. Comme le rappelle l’Authors Guild dans ses AI Best Practices for Authors, l’intelligence artificielle doit demeurer un instrument au service de l’intention de l’auteur, et non un filtre qui en aplanirait les spécificités culturelles et linguistiques.
Un traducteur assermenté pour juger la littérature
Un troisième acteur, plus discret mais décisif dans certains cas, est le traducteur assermenté. En France, un traducteur assermenté est un professionnel inscrit sur une liste de cour d’appel, habilité à produire des traductions certifiées conformes pour les administrations et les tribunaux. Son rôle est normalement circonscrit aux documents juridiques et administratifs. Mais il arrive que des éditeurs, face à des passages en arabe dans un manuscrit, fassent appel à un traducteur assermenté pour en valider la « correction », comme si le texte était un document officiel dont il fallait garantir l’authenticité linguistique.
C’est arrivé en 2021 au manuscrit de la romancière franco-syrienne Lina al-Khatib. Son éditeur potentiel, une grande maison du groupe Madrigall, a soumis les passages en arabe du roman à un traducteur assermenté près la cour d’appel de Paris, pour « vérifier la conformité de l’arabe utilisé avec l’arabe standard moderne ». Le traducteur a rendu un rapport pointant des « écarts dialectaux » et des « néologismes non attestés ». L’éditeur a demandé à l’autrice de « normaliser » ces passages. Elle a refusé. Le contrat n’a pas été signé.
Cet épisode illustre une confusion des régimes linguistiques. L’arabe d’un roman n’est pas l’arabe d’un acte de naissance. En soumettant la langue littéraire à un contrôle de conformité administrative, l’éditeur traite l’arabe comme une langue étrangère qu’il faut certifier, tandis que le français du même manuscrit n’est jamais soumis à une vérification de ce type — il est simplement lu, évalué, accepté ou refusé selon des critères esthétiques. Cette asymétrie reconduit le partage colonial entre langues de culture (le français) et langues à contrôler (l’arabe), partage que la France mandataire avait institutionnalisé au Liban en créant en 1924 un Service de l’instruction publique distinct pour les écoles françaises et les écoles « indigènes ».
Beyrouth : l’édition comme contre-espace
Que devient le manuscrit d’El-Haddad après le refus parisien ? Six mois plus tard, il est repris par une petite maison d’édition beyrouthine, Dar al-Kitab al-Jadid. Le contrat est modeste : un tirage de 800 exemplaires, une diffusion limitée au Liban et à la diaspora via quelques librairies partenaires à Paris, Berlin, Montréal. Mais le processus éditorial diffère du tout au tout. L’éditrice, Rana Nasser, est elle-même bilingue franco-arabe ; elle ne lit pas le codeswitching comme une défaillance mais comme une texture. Elle ne demande pas à l’auteur de traduire hawiyyeh ; elle suggère simplement d’ajouter un glossaire en fin de volume, non pour expliquer, mais pour offrir au lecteur curieux des pistes étymologiques et contextuelles.
Dar al-Kitab al-Jadid appartient à un écosystème éditorial libanais qui, depuis les années 1990, s’est spécialisé dans la publication de textes multilingues et diglossiques. Ces maisons — L’Orient des Livres, Snoubar Bayrout, Al-Mutawassit — fonctionnent avec des budgets dérisoires, souvent sans subventions publiques, et diffusent leurs ouvrages via des réseaux diasporiques plutôt que par le circuit classique de la distribution française. Elles ne se posent pas la question de l’« intraduisible » parce qu’elles partent du principe que le français n’est pas une langue une, mais une langue habitée par d’autres langues. Leur existence même est une critique en actes de la politique linguistique française.
Ce contre-espace éditorial n’est pourtant pas une solution miracle. Il reste confiné à un lectorat restreint, majoritairement libanais ou maghrébin, et ne pénètre que très marginalement le marché français. Les librairies parisiennes qui acceptent de référencer ces ouvrages — la librairie Al-Balad à Belleville, la librairie de l’Institut du monde arabe — les classent souvent en « littérature étrangère », alors même qu’ils sont écrits en français. Ce classement est un symptôme : il révèle que, pour l’infrastructure culturelle française, un texte en français habité par l’arabe n’est pas tout à fait du français.
La critique littéraire et le soupçon de l’identitaire
Quand, malgré tous les filtres, un roman franco-arabe parvient à être publié en France, il se heurte à un dernier verrou : la réception critique. La critique littéraire française, notamment dans les suppléments culturels des grands quotidiens, aborde ces textes avec une grille de lecture qui les assigne presque systématiquement à une fonction testimoniale ou identitaire. On louera « la puissance du témoignage », « l’authenticité d’une voix venue d’ailleurs », « le pont entre deux cultures » — autant de formules qui, sous couvert d’éloge, refusent au texte le statut d’œuvre littéraire autonome.
En 2022, le roman Rue des Italiens de la Franco-Marocaine Leïla Sebbar a fait l’objet d’une recension dans Le Monde des livres qui commençait par : « Leïla Sebbar nous offre un témoignage poignant sur l’exil et la double appartenance. » Le roman était pourtant une fiction historique minutieusement documentée sur les ouvriers italiens en Algérie coloniale, où la question de l’identité était traitée de biais, par la reconstitution matérielle des conditions de travail et des solidarités de classe. En rabattant le texte sur le « témoignage », la critique effaçait le travail littéraire pour ne retenir que la position assignée de l’autrice : femme, maghrébine, écrivant sur l’exil. Ce geste critique est l’équivalent, dans le champ de la réception, de ce que les comités de lecture font en amont : il refuse au texte franco-arabe le droit d’être jugé sur ses qualités formelles, et le cantonne à une fonction documentaire.
La Creative Writing Introduction de Purdue OWL rappelle que la littérature créative est avant tout un travail sur la langue — rythme, image, structure, voix. C’est précisément ce travail que la critique française peine à reconnaître dans les textes issus de la diaspora, parce qu’elle est formée à lire le français comme une langue transparente, et non comme une matière que l’arabe peut venir troubler, enrichir, déplacer.
Qui bénéficie du monolinguisme littéraire français ?
La question n’est pas seulement esthétique ; elle est politique et économique. Le maintien d’une norme de français littéraire monolingue profite à un écosystème éditorial parisien qui contrôle les circuits de légitimation (prix littéraires, programmes scolaires, invitations en festival) et qui a intérêt à ce que la langue française reste un produit standardisé, exportable sans ambiguïté dans les foires internationales. Un roman qui exige du lecteur une familiarité avec l’arabe libanais, ne serait-ce que partielle, est plus difficile à vendre à un éditeur étranger, plus coûteux à traduire, plus risqué commercialement. La catégorie d’« intraduisible » fonctionne donc comme un outil de gestion du risque éditorial, qui se donne des airs de jugement esthétique.
Mais ce risque est construit de toutes pièces. Le succès international d’écrivains comme Kamel Daoud ou Abdellah Taïa montre qu’un lectorat existe pour des textes qui travaillent la langue française depuis ses marges. La différence est que Daoud et Taïa écrivent dans un français qui, bien que marqué par l’arabe, reste lisible sans connaissance de l’arabe — un français « médié », pour reprendre la terminologie du CNL. Le manuscrit d’El-Haddad, lui, refuse cette médiation. Il exige du lecteur français un inconfort linguistique, une acceptation de ne pas tout comprendre, une posture d’apprentissage plutôt que de maîtrise. C’est cette exigence que l’institution éditoriale française n’est pas prête à honorer, parce qu’elle remettrait en cause le confort cognitif sur lequel repose une partie de son marché.
Le manuscrit d’El-Haddad, aujourd’hui publié à Beyrouth et disponible dans trois librairies parisiennes, n’a pas trouvé son public en France. Il reste « intraduisible » au sens où l’infrastructure éditoriale française ne sait pas le traduire dans ses propres catégories. Mais cette intraduisibilité n’est pas une propriété du texte : c’est un effet de l’infrastructure. Et tant que cette infrastructure ne sera pas démantelée et reconstruite sur d’autres bases — des bases qui reconnaissent que le français est une langue plurielle depuis au moins deux siècles —, des centaines de manuscrits continueront de recevoir, un mardi de novembre, un courriel leur expliquant que leur langue n’est pas tout à fait du français.